Rien à voir atelier Bernadette Kluyskens



entretien avec Georges Didi-Huberman
« s’inquiéter devant chaque image »
On ne sait pas ce que peut une image. Certaines rendent complètement idiots, d’autres semblent éveiller à la vie de l’esprit, laissant passer comme un souffle qui meut la pensée et l’oblige à en interroger les puissances de lumière et de trouble. Certaines encore consolent en permettant de s’y reconnaître, mais d’autres saisissent d’effroi, obligent à détourner le regard et à parler d’autre chose. Parfois ce sont les mêmes images qui remplissent ces fonctions à tour de rôle, selon les moments, selon aussi celui qui sait ou non les regarder. Apparaît alors bien vaine toute posture qui prétend connaître a priori la vérité universelle de l’image, en dénoncer le simulacre, la transgression, la capture, l’enfermement narcissique, ou en louer l’incarnation, la beauté, le sublime, la valeur justificatrice de l’existence, le nœud vital du réel et du symbolique, écrasant dans chaque cas la singularité de chaque image sous le savoir pré-donné. Il est tentant alors d’affirmer, à l’inverse, qu’il n’y a pas d’image en général (seulement des sculptures, des peintures, des films, des photographies, des images mentales, chacune relevant de sa propre explication...) : position ascétique, mais frustrante, dès lors que nous vivons dans une civilisation où les cloisonnements entre les registres d’images, ou entre ceux-ci et le discours, sont de plus en plus artificiels. A quoi bon l’histoire de l’art si elle nous apprend pas aussi (d’abord ?) à voir le réel d’aujourd’hui, à en lire les images comme à se laisser saisir par ce qui, en elles, passe notre pouvoir de voir et de lire ?
Mathieu Potte-Bonneville & Pierre Zaoui